Une nouvelle approche de la pauvreté

Comment définir et comment mesurer la pauvreté

Dans un article intitulé « Justice et Injustices » (1999), Marc Fleurbaey soulignait la difficulté de définir précisément le concept de pauvreté et préconisait une vision absolue des besoins et une dénition socialement relative des moyens nécessaires pour les satisfaire. Il existe en effet une diversité de mesures de la pauvreté et, par conséquent, des résultats très variables. Les Etats-Unis ont adopté une mesure absolue basée sur le calcul de la valeur d’un panier de bien, tandis que l’Europe s’appuie pour sa part sur une notion de pauvreté relative : un individu est considéré pauvre si son niveau de revenu n’excède pas un seuil donné ; selon cette approche (Hélène Périvier, OFCE, janvier 2012), 6,9 millions de français ont un niveau de vie inférieur au seuil de pauvreté défini par les comparaisons européennes comme 60% du revenu médian.

Cette difficulté est également mise en exergue par Esther Duflo, économiste au MIT et co-directrice du laboratoire d’action contre la pauvreté (J-PAL), qui a choisi de baser ses travaux sur une démarche consistant à étudier la problématique de la pauvreté dans les pays en développement à partir des exemples de terrain ; l’observation du comportement des individus dans leur contexte et des faits dans le détail permettrait de déterminer de manière plus pertinente quelle est la bonne réponse politique aux problèmes auxquels les pauvres font face.

Dans son dernier ouvrage, co-écrit avec Abhijit V. Banerjee, « Repenser la pauvreté » (01/2012, éditions du Seuil / Les Livres du Nouveau Monde), l’économiste rappelle ainsi que selon la définition de la Banque mondiale, plus d’un milliard de personnes vivent avec moins d’un dollar par jour. La FAO indique pour sa part qu’un milliard d’êtres humains dans le monde a faim. Cette dernière approche établit un lien clair entre pauvreté et nourriture, basé notamment sur des modèles de persistance de la pauvreté (lorsque les individus sont pauvres, ils ne peuvent s’alimenter correctement et donc être plus productifs, fournir un effort de travail supérieur qui leur permettrait de gagner plus d’argent et de pouvoir se nourrir davantage). En Inde il existe une discussion sur le droit à la nourriture. Mais à la question est : est-ce que les gens ont l’impression d’avoir faim, se comportent comme s’ils avaient faim, la réponse ne semblerait pas forcément positive ; en effet, le pays s’est fortement enrichi depuis les années 1980 mais le nombre de gens consommant moins de 2400 calories par jour a progressé. De manière similaire, une expérimentation menée en Chine a montré que moins le riz était cher moins les gens en consommaient. Ces exemples tendent à indiquer que la baisse des prix alimentaires ne suffit pas toujours à réduire la faim mais que les problèmes de malnutrition viennent surtout du manque de compréhension, d’un problème d’information et des difficultés à se projeter dans l’avenir. 

 

La méthode utilisée par le Laboratoire d’Action contre la Pauvreté

Il s’agit d’essais aléatoires, approche novatrice en sciences sociales empruntée aux méthodologies appliquées dans le domaine clinique, visant à évaluer des programmes de lutte contre la pauvreté. Inspirée de l’expérimentation médicale, elle consiste en la comparaison d’un groupe test et d’un groupe de contrôle (celui auquel le programme nest pas appliqué), déterminés de manière aléatoire afin de ne pas introduire de biais de sélection.

Concrètement, l’échantillon est défini et le choix du lieu où le programme va être mis en place est effectué au hasard. Pour conduire ces expérimentations, les économistes s’appuient sur des partenaires de terrain qui peuvent être des ONG, des gouvernements locaux. . . Ces tests sont encadrés par le comité d’éthique du MIT (Massachussetts Institute of Technology). Ils ont conduit à des raisonnements différents de ce qui était attendu et ont permis d’apporter des éclairages sur des sujets précis qui ont pu être suivis des faits : en effet, s’il apparaît que le programme est efficace, cela peut faciliter son extension aux populations potentiellement bénéciaires. La conviction de l’utilité sociale de ces travaux est d’ailleurs bien incarnée par la devise du laboratoire : « Transformer la recherche en action » .

Déjà bien connue et mise en oeuvre depuis plusieurs années en sciences sociales, cette méthodologie tend néanmoins à s’étendre dans d’autres contextes. En France par exemple, depuis 2007 des évaluations aléatoires sont conduites pour évaluer les effets du rôle d’opérateurs privés dans l’accompagnement à la recherche d’emploi de chômeurs (Y. LHorty et P. Petit « Evaluation aléatoire et expérimentations sociales » , 08/2010).

 

Les principales conclusions des travaux d’Esther Duflo et de Abhijit V. Banerjee

La première d’entre elles semble être l’importance de l’information, de la connaissance et de la compréhension, mais aussi de la confiance. Il est par exemple aisé de constater que les pauvres mènent une vie comportant de nombreux risques, lesquels risques exercent des effets signicatifs à la fois lorsque le risque s’est matérialisé et avant qu’il ne soit devenu réel car la peur fait prendre des mesures conservatoires. Le risque est donc coûteux, a priori et a posteriori, si bien que l’on pourrait légitimement penser qu’il existe une forte demande d’assurance et donc qu’une offre d’assurance serait tout-à-fait justiée dans une perspective gagnant-gagnant. Mais il apparaît que peu de polices d’assurance sont vendues aux pauvres : par exemple, si on propose aux gens une assurance contre le risque de sécheresse, la demande chute s’il leur est demandé de payer ; il n’y a donc pas d’offre et de demande qui se rencontrent. Une explication suggérée par les auteurs réside dans la problématique de l’information, de la compréhension et de la confiance. Il est important de prendre en compte la courbe d’apprentissage, l’importance de l’apprentissage des relations entre une action et ses conséquences et donc le rôle sine qua non de l’information, du temps et des explications, du travail cognitif qui doit être mené.

Le deuxième élément qui doit être mis en exergue est l’importance de la procrastination, de l’incohérence temporelle des choix. Les pauvres sont comme les riches confrontés à des choix mais, dans les pays développés, les riches peuvent se permettre plus de gratications immédiates et, de plus, ils ont créé une tierce personne qui prend les décisions (les institutions). Là aussi un exemple permet d’illustrer l’arbitrage, celui des engrais : les pauvres pourraient utiliser des semences qui leur permettraient, au bout de quelques mois, d’être plus riches ; pour ce faire, il leur faudrait payer ces semences plus cher. Or, entre le moment où les céréales sont semées et celui où elles sont récoltées, les pauvres sont confrontés à des besoins à satisfaire immédiatement. Si on leur vend au moment de la récolte des coupons qui donnent un droit d’usage pour lengrais dans six mois, ils l’achètent. L’une des raisons mises en avant pour expliquer le succès du microcrédit est qu’il s’agit d’un système très contraignant pour s’assurer qu’on ne subira pas de tentation immédiate.

Le troisième axe est lié à l’idée quil existe une courbe en S, cest-à-dire une zone où les rendements d’échelle sont croissants et une zone où il est rentable d’investir au moins à l’origine. Il est donc important de bien cibler les projets sur lesquels l’effort doit être mis.

Les notions de risque, d’information et de confiance sont donc majeures dans recherche de solutions pour réduire la pauvreté. Esther Duflo ajoute également que la croissance a signicativement plus de chances de bénéficier aux plus pauvres si leur niveau d’éducation, de santé, d’information sur les processus sont suffisants. Le rôle des pouvoirs publics est aussi important, comme cela est par exemple constaté dans le cas de l’assurance : les seules polices d’assurance qui ont réussi à couvrir un grand nombre sont celles où il y a une forte présence de l’Etat et des subventions, si bien qu’avant qu’un marché ne se développe une implication continue des pouvoirs publics est requise.

 

Pour en savoir plus, une intervention de l’économiste sur ses travaux et son dernier ouvrage

http://www.parisschoolofeconomics.eu/fr/actualites/retrouvez-la-conference-d-esther-duflo-6-janv-2012-en-video/

Co-responsabilité économique et sociale

Le sommet européen des 8 et 9 décembre a conduit à un certain nombre d’avancées en matière budgétaire et de stabilité financière.

Premier volet : Renforcement de la discipline des finances publiques :

Tout d’abord, les Etats se sont mis d’accord sur l’inscription dans les constitutions nationales de « règles d’équilibre budgétaire » : le déficit structurel sera la référence, il devra être stabilisé ou équilibré. L’inclusion de la règle budgétaire dans la Constitution implique un renforcement du contrôle judiciaire puisque les cours de Justice nationales pourront intervenir.

De plus, la Commission européenne sera davantage impliquée sur les programmes budgétaires, elle devra définir les principes communs qu’intègreront les règles budgétaires nationales et un calendrier. Son rôle sera également accru dans la procédure des déficits excessifs : celle-ci est rendue plus rapide et l’application des sanctions devient quasi-automatique, bien que si une majorité qualifiée s’y oppose il sera possible d’y surseoir.

Second volet : le renforcement des outils de stabilité :

L’entrée en vigueur du Mécanisme Européen de Stabilité (MES, structure permanente qui permettra d’acheter de la dette souveraine sur le marché primaire) est avancée à juillet 2012 et ne nécessitera qu’une majorité qualifiée à 85% ; sa capacité pourrait être réévaluée l’année prochaine. En outre, il n’y aura pas de participation du secteur privé. De surcroît, le Fonds Européen de Stabilité Financière (FESF) sera mis en œuvre par la BCE qui en sera l’agent opérationnel via les banques centrales nationales et qui en émettra la dette. Enfin, il a été évoqué que les pays dans une situation fragile puissent avoir recours à des lignes de crédit accordés conjointement par le FESF et le FMI, mais cette situation comporte encore un certain nombre d’incertitudes (qui porterait le risque crédit ?) et reviendrait à un financement monétaire.

La BCE reste pour sa part prêteur en dernier ressort des banques, qui sont à l’origine des trois-quarts du financement de l’économie de la zone euro : elle a abaissé son taux directeur, allongé la maturité des prêts, assoupli la gamme des collatéraux acceptés en garantie des prêts. En revanche, elle ne souhaite s’engager à acheter plus massivement des titres de dette souveraine, en raison notamment du risque d’aléa moral.

Ce sommet comporte des éléments de satisfaction : une approche plus intergouvernementale a été adoptée, les pays semblent prêts à s’engager pour l’euro. Néanmoins, il ne peut pour autant être qualifié de véritable succès : un récente note de Ernst & Young pointe les incertitudes à court terme qui demeurent, plusieurs aspects ne sont pas résolus. Le débat repose fondamentalement sur la problématique de la structure de l’Europe (fédéralisme, confédération d’Etats…).

Le contexte du sommet: une situation macroéconomique délicate

Le ralentissement de la croissance en France et dans la zone euro s’est accéléré puisque le terme de récession est désormais à l’ordre du jour. L’investissement des entreprises est en recul – ce qui pose un problème en termes de croissance potentielle -, le chômage demeure élevé, la demande extérieure contrainte et la consommation ne peut constituer un moteur de croissance. Les indicateurs de confiance restent orientés à la baisse, des indicateurs avancés pointent une atonie de l’activité économique, les indicateurs de stress financier et ceux du marché interbancaire continuent à indiquer des tensions importantes. En outre, la situation des finances publiques reste délicate dans beaucoup de pays, le renouvellement des tombées de dette constitue des montants élevés.

Au-delà des plans de rigueur appliqués par une majorité de pays, des réflexions sont menées sur des problématiques structurelles. Le thème du commerce extérieur est par exemple l’un de ceux qui suscitent actuellement un intérêt fort ; à ce titre, les comparaisons entre les situations française et allemande montrent un certain nombre de différences comme des prix à l’exportation limités en Allemagne par des coûts salariaux unitaires contenus, plus de grandes entreprises de taille moyenne mais surtout des dépenses en recherche et développement supérieures.

L’élaboration, de manière individuelle mais aussi collectivement, d’un nouveau modèle économique, social et de gouvernance, est un enjeu majeur en cette fin d’année.

Deux sommets pour une Europe responsable et solidaire

lachettouya

La crise à laquelle est confrontée la zone euro a mis en exergue un certain nombre de faiblesses de la construction européenne, notamment en termes de solidarité entre états membres (et de responsabilité de chacun d’eux vis-à-vis des autres).

Lors de la création de l’Union Economique et Monétaire, un nombre limité de compétences a été mis en commun et les modalités de coordination des politiques économiques ont été élaborées avec des degrés variables selon les domaines. Ainsi, la compétence monétaire a été transférée à l’échelon européen (elle est donc exercée par une instance supra-nationale), les politiques budgétaires ont été laissées à la main des Etats mais encadrées par le Pacte de Stabilité et de Croissance, des modes de coordination plus souples (« méthodes ouvertes de coordination ») basées sur une coopération volontaire et des échanges de bonnes pratiques ont été préférés dans des domaines comme l’emploi, la politique sociale.

Cette ouverture a renforcé l’interdépendance entre Etats membres mais les hétérogénéités et les déséquilibres structurels se sont creusés entre des pays du Nord spécialisés dans l’industrie et des pays du Sud spécialisés dans les services et des activités non exportables. De plus, les stratégies nationales menées n’ont pas toujours été coopératives (en témoigne le degré de concurrence fiscale au sein de l’UE). Il apparaît aussi que le cadre institutionnel européen n’a pas permis d’appréhender l’ensemble des indicateurs économiques pertinents (par exemple pas de suivi des déficits globaux privés + publics). Mais surtout sa crédibilité a été mise à mal, notamment en raison d’une non-application stricte des règles du Pacte de Stabilité et de Croissance (la France et l’Allemagne y ont échappé en 2004) et des choix relatifs à la gestion de la dette grecque.

Les états de la zone euro sont aujourd’hui en plein « stress test ». On attend des deux sommets successifs des 23 et 26 octobre prochains qu’ils livrent les clés d’une sortie de crise. Le débat portera sur les décotes à appliquer à la dette grecque, sur la question de la recapitalisation des banques, mais surtout sur la taille et le rôle du FESF (Fonds Européen de Stabilité Financière) : apport d’une garantie à une partie des nouvelles dettes émises par les Etats en difficulté, octroi de lignes de crédit aux Etats, accès limité au marché des émissions primaires de dette souveraine… ?

Quelles que soient les modalités retenues in fine, la pérennisation de la zone euro et, au-delà, de la construction européenne, passe certainement par une avancée dans le sens d’une plus grande intégration économique, sociale, fiscale pour consentir une plus grande solidarité entre Etats membres, articulée autour de mécanismes fédéraux qui impliqueraient une révision des schémas institutionnels nationaux et européen et qui favoriseraient un modèle économique soutenable pour une Europe responsable et solidaire, durablement.

Pour aller plus loin : http://www.robert-schuman.eu/question_europe.php?num=qe-216